Texte de Pierre KIEFFER, publié dans la revue de psychanalyse APERTURA du 16 janvier 2003.
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Certains événements ont ce pouvoir, cette aura, de venir animer l’originel de notre prise dans le langage. On pourrait dire que ces moments ne nous font rien retrouver de l’original, « du perçu de cette fois-là », mais cernent dans la frayeur un moment 1 de suspension temporelle, de coupure, un moment de décrochage où se brise le continuum de l’histoire.
Que devient la paix du soir, la consistance vespérale que secrète I’aténuance de la lumière qui fait les choses ténues – tenues dans la cohérence de leur harmonie, et ténues à la limite de leur évanescence — figurée par un troupeau de vaches au crépuscule ?
Leur regard accroché à leurs quatre pattes troue d’une inquiétante étrangeté le calme du déclin ; elle se confond alors avec cette chose étrange qu’est notre existence. Pour la décliner du je-tu-il-elle-nous-vous-ils-elles, nous ne sommes pas libérés de la tentation d’une inclination à nous fondre dans ce qu’incarnent ces animaux campés dans une sorte de pure présence d’être : on leur suppose le secret « d’un accord disparu (2)», qu’on appelle bêtement la vie.
Nous l’expérimentons sans cesse, le langage n’est pas l’appareillage propre à saisir ce qu’il en est de ce Réel, d’un Réel préexistant, mais il borde, cerne, cette ligne frêle, ce trou, et de ce pas le constitue, nachträglich, dans l’après coup. Nos mythologies fondatrices ne sont pas I’image du Réel, mais l’organisent ; ainsi Freud invente la vie comme sexuelle et, ce faisant, remet le destin des pulsions au réseau organisé du langage, de la culture, et de l’ordre social. C’est dire que la réalité biologique n’est pas la vie, pas plus qu’elle ne serait le Réel du sujet. Ce Réel, que Lacan appelle la Chose, relève de ce que notre mise en tension dans le rapport à l’autre semble se solder d’une hantise, de quelque chose qui insiste et ne se dit pas, qui scelle le lien du pulsionnel avec ce que Freud nomme refoulement originaire. (3)
Cette présence de la Chose se donne comme hantise d’une apparition, d’une « ombre de privation », Présence constante dans nos bavardages, en même temps, elle leur échappe, non sans forger le style de nos demandes : «Le désir, entendez-le au sens le plus naturel, ne peut se constituer que dans la tension créée par ce rapport à l’Autre, laquelle s’origine de l’avènement du trait unaire, en tant que d’abord et pour commencer de la Chose, il efface tout . » (4)
La réalité psychique est la trace de cet effacement, et l’expérience du rêve nous plonge dans cette succession de représentations où l’effacement de l’une donne naissance à l’autre. Ici s’indique une sorte de négativité, au bord de l’angoisse et du réveil, bord où le fantasme prend le relais d’une rêverie éveillée. Ainsi, le passage d’une représentation à une autre pourrait se concevoir comme un écart dont l’énigme est l’antidote. Nous sommes déçus de ce qu’il n’y a pas d’énigme, mais seulement son apparence : pas d’énigme à soi.
Trois scènes peuvent être ici convoquées :
Scène I : la paix du soir
« Et comme Salomon il pensait : l’homme est pareil au bétail comme le bétail meurt, ainsi meurt-il. Depuis cette époque, quand il voyait abattre un animal, sa pensée se ramassait. toujours sur ce point – et comme il avait souvent l’occasion d’aller chez l’équarrisseur, pendant toute une période il fut uniquement préoccupé de savoir quelle différence pouvait exister entre lui et ces animaux que l’on abattait.
Souvent il se tenait des heures à regarder un veau, la tête, les yeux, les oreilles, le mufle, les naseaux, et à l’instar de ce qu’il pouvait faire avec un étranger, il se pressait le plus qu’il pouvait contre celui-ci, pris souvent de cette folle idée qu’il pourrait peu à peu pénétrer en pensée dans cet animal – il lui était si essentiel de savoir la différence entre (5) lui et la bête – et parfois il s’oubliait tellement dans la contemplation l’espèce d’existence d’un tel être » . »
Scène 2 : L’apparition du rat
Dans les interstices de son propos, il se découvrait brusquement, curieusement, affublé d’un rat. Un rat qui parfois l’accompagnait, et dont il pouvait sentir la présence ou le passage sans l’avoir réellement vu. Un rat dont le côté débonnaire pouvait brusquement se convertir en une figure d’une cruauté indicible. Le passage brusque de son absence suscitait une frayeur qui s’amenda lorsque la bête rat s’avéra, dans l’après-coup, être la figure grammaticale de ce qu’on appelle futur antérieur : il aura été…
De fait, la bestiole avait grandi avec l’enfant : de souris qu’elle avait été, elle devint rat. Souris ! A ta mère, bien sûr ! sourire de ta mère, souris qui fait frémir la mère, soulevant l’équivoque dans les pans de sa jupe et le secret des émois sexuels : espoir d’un savoir qui n’en passerait pas par le langage, fantasme d’un savoir maternel. La figure de rat humanise de manière ambiguë l’aura du père : le sourire à la limite du rictus devient radieux.
Souriras ou l’embryon de la symbolisation : jouissance maternelle ou jouissance phallique ? Les promenades de la bestiole incarnant devant soi son propre être évoquent cet atermoiement : le rejoindre ou s’en débarrasser, tu seras… au prix du renoncement des lendemains radieux ! Plutôt que la constitution d’un objet contre-phobique, nous voudrions souligner ici ces moments de frayeurs qui scandent, dans la perception d’un trait, la vivacité du passage de rien, dans la fissure du papier peint ou la tache dans l’évier, une baisse de tension métaphorique ; moments de frayeur, hantise de rien où ce qui se passe de représentation immédiate ne peut être affecté, adressé à quelque autre : quand bien même on n’aurait pas vu l’animal, un infime crissement, un bruit, un trait suffit à faire coupure et à inscrire une suspension du temps, une brève sortie de la pellicule fantasmatique.
Scène 3 : L’autre paysage
Ce sont des vaches, des corps de vaches, des cadavres de vaches entassés sur le pré, un bûcher de vaches, beaucoup de bûchers de vaches, tous les jours à la télévision, beaucoup de bûchers de vaches. Des vaches qu’on brûle ! Vous comprenez, c’est normal puisqu’elles sont folles ! Brusquement la frayeur vient hanter le téléspectateur auparavant anesthésié par le spectacle ô combien connu des exterminations humaines. À la vision de ces prés habituellement décorés par ce mobilier de montagne, à la vue de ces monceaux de chairs noircies, l’émotion l’étrangle, la frayeur le troue.
Le bûcher animal vient trouer le sage paysage, sorte de point de regard que les explications scientifiques ne parviennent pas à saturer. La violation d’un au-delà sacré, d’un attentat à la vie dont nous pourrions être punis se profilent ici. Les évocations de l’histoire prennent le relais : éradication de la peste, rites de purification, sacrifice aux dieux, conjurations, mais la frayeur est toujours là. Parfois secouée d’un fou rire, car saisissez également le caractère comique de la scène : à l’ère technologique, voici un danger que l’on ne peut réduire que par le feu, l’usage le plus ancestral pour neutraliser le mal, les sorcières, et la maladie.
Il y a là, dans ces bûchers, l’érection de l’impuissance qui fait rejaillir le rapport à l’impossible de tout un chacun et pas d’une société. Alors même que notre civilisation est parvenue à forger des appareillages qui viendraient nous souder narcissiquement une origine qui serait la nôtre, ces bûchers-trous dans le paysage, cette dénaturation, sont une sorte de présentification de ce que notre rapport à l’Autre n’est pas soluble par la technologie, n’est pas de l’ordre du flux communicationnel, ni d’une hémorragie de l’âme, mais se solde d’un reste. L’expérience de la parole est dénaturante, les moments de frayeur en sont l’indice.
Pierre KIEFFER (revue Apertura)
1 Walter Benjamin : « l’apparition d’un lointain, aussi proche soit-il ! » Lacan, séminaire dur l’identification 1961-62
2 3 4 5 J-C. Bailly, De la bêtise et des bêtes, Paris, Gallimard, 1988, p. 190. J. Lacan ibid. J Lacan ibid. 28 mars 1968 Karl-Philipp Moritz, Anton Reiser, cité par Jean-Christophe Bailly, op. cit. ; le roman de Moritz a été depuis traduit et publié chez Fayard.