Marc MORALI, psychanalyste, novembre 2025.
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« Comment interroger cette fabrique permanente du monde, celle qui nous
permet de croire quelques instants à la saisie d’une forme stable, garantie,
qui serait en quelque sorte le miroir de notre propre être ? Qui en est
l’auteur ? Question obsédante qui mène parfois à explorer ce qui pousse à
parcourir les chemins infinis : entendre l’inaudible, voir l’invisible, toucher du
doigt cette force invisible qui insiste, au delà du confortable !
Pierre fréquentait ces lieux improbables, non sans cette lucidité que donne la
fréquentation de la douleur d’exister, celle qui constitue l’ordinaire du
psychanalyste. De là sans doute lui est venu la nécessité d’en approcher les
différentes facettes : il faisait pianiste, photographe, taquinant parfois la
muse, jusque dans les textes contemporains les plus ardus, pour découvrir
presque soudainement ce qui est resté son outil d’élection, la peinture ! La
rencontre, vers les années 2000, est comme toutes les rencontres, la
cristallisation, voire même le précipité, d’éléments divers, mais cela relève de
son jardin secret !
Il faut dire que la peinture et la psychanalyse ont des frontières poreuses,
celles des forces inconscientes qui s’expriment dans les rêves, celles dont
l’artiste et le psychanalyste ne sont que des passeurs. Quelques formules
berçaient les esprits d’une époque qui semble aujourd’hui très lointaine:
« Faites de votre vie une oeuvre d’art ! », ce qu’en maitre dans l’inversion des
mots, Pierre avait traduit « faites de la peinture une des passions de votre
vie! ».
Dans le but de rendre accessible l’étroite hétérogénéité de ses approches de
l’humain, je propose la lecture de quelques textes de Pierre Kieffer qui
permettent peut être de saisir le mouvement qui le poussait à l’acte de
peindre, sans précautions, jusqu’à ses derniers jours.
En voici un premier, publié dans la revue Apertura, qu’il avait écrit alors qu’il
venait de s’installer à Aubure. C’est en regardant les vaches sur les prairies
en contrebas de sa maison que lui est venue l’idée de ce texte.
D’autres suivront. »