Jacques Stoll, critique d’art, mars 2026.
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La belle quantité d’œuvres présentes dans l’atelier de Pierre Kieffer conduit à s’interroger sur la méthode retenue pour les y exposer. Serait-ce là une piste pour comprendre de quelle manière le peintre abordait son travail ? « L’atelier est resté en l’état ! » précise d’emblée Renée, son épouse, qui en ouvre les portes. Regardons. Certaines de ces toiles sont fixées sur des racks, d’autres accrochées aux murs, d’autres posées en nombre les unes à côté des autres ou contre un support, un mur, un meuble… On est incité à les prendre en main une à une, certes vigoureusement étant donné la dimension respectable de certaines, et à les feuilleter, en quelque sorte.
Il est délicat, reconnaissons-le, de s’en faire d’emblée une idée générale.
Les formats différents, les techniques si diverses, les matières employées, les factures de tous ordres… les premières impressions sont déconcertantes devant l’ampleur de la découverte. Une évidence cependant : l’abstraction gouverne l’ensemble, quoique quelques formes figuratives y apparaissent parfois en filigrane, mais sans être essentielles.
Autre évidence : c’est la recherche de la composition qui régit le travail de l’artiste, et l’harmonie en est bien sûr l’objectif, mais sans toujours parvenir à être atteint. L’abondance des toiles est en effet là pour nous rappeler qu’il faut à l’artiste sans cesse remettre son ouvrage sur sa table de travail, en l’occurrence ici son chevalet.
Quelle stimulation ! Mais comment aborder cette œuvre foisonnante ? Et par quel chemin la parcourir ?
L’utilisation de la couleur ? Les formes abstraites qui en résultent ? Or, ces réalisations nées de l’esprit et de la main de l’artiste nous apparaissent de façons tellement différentes, parfois à travers un travail utilisant des matières denses et soigneusement appliquées couvrant méthodiquement la toile, et d’autres fois par aplats éclatants et légers, comme peints d’un seul et même mouvement de la spatule.
Il est sans doute nécessaire de décrypter la chronologie de ces œuvres pour en saisir l’entier sens. Mais cette dernière n’existe pour l’instant qu’à travers une liste établie après un long travail de compilation, explique Renée. Elle n’apparait pas encore dans la présentation que nous offre aujourd’hui l’atelier du peintre.
Dans un grand carton à dessin où se trouvent des œuvres de diverses factures, l’une d’elle, sur papier et d’une belle dimension (85X68 2002 ) attire mon attention.
Y figure par deux fois un même titre : « Wohnung ». La simplicité de cette œuvre, exécutée semble-t-il au seul feutre noir, s’impose. Selon Renée, « c’est l’une des premières pièces de Pierre. Elle date de 2002, le moment où il s’est mis à la peinture ».
Dès lors, tout devient clair. Cette « Wohnung » répétée, cette « habitation » dupliquée, cette « maison » parallèle, cette « double vie » apparente, voilà ce que veut et vient nous raconter Pierre Kieffer à travers sa décision de peindre. Ce qu’il veut nous donner à voir. Dévoiler ce qu’il a en lui, son imaginaire, à travers cette « entrée en matières ».
Mais il lui faut bien évidemment commencer par cadrer l’espace de sa « maison intérieure » , quitte à en détruire immédiatement la forme. Car s’il s’agit-là au premier regard de la représentation d’un tableau classiquement encadré, l’image du fond est en quelque sorte rayée dès l’origine, de même que ses bords sont soigneusement brisés. On distingue à la fois l’image d’un intérieur, celui de l’artiste, de ses sensations et de ses rêves, et l’éclatement de cette image, par trop classique sans doute, si ce n’est simpliste, pour lui. A l’orée de son œuvre, il nous indique ainsi, à travers ce dessin d’une grande limpidité et sans même peut-être le savoir encore, qu’il va explorer et nous présenter son « for intérieur ». Mais pas de manière classique !
Dans une œuvre sur carton de 2006 (50 x 63) intitulée « Grand Tétras le retour », un cadre du même style que celui de « Wohnung Wohnung » apparaîten arrière-plan. L’intérieur de ce cadre est cette fois escamoté par une véritable explosion, quasi atomique, d’un noir profond très travaillé, qui s’installe puissamment, dissimule ainsi la réalité des choses, et se les approprie par-là même. Mais, si le cadre classique est ici définitivement inutile, il n’en va pas de même de la démarche de l’artiste. Son travail va profondément se poursuivre de plusieurs façons, essentiellement, nous l’avons vu, dans l’abstraction. Il s’agira alors de contempler ses œuvres avec, en tête et dans les yeux, ces références premières et permanentes déjà évoquées : la composition et l’harmonie, qui gouvernent son talent dans l’expression de ses pensées. Il y a du bruit et de la fureur dans ces œuvres, mais également de l’apaisement et de l’amour. Toutes choses qui ne sont pas toujours évidentes à vivre, ni à représenter, mais que nous avons tous en partage.
S’il fallait retenir une référence artistique, évoquons l’idée d’un impressionnisme abstrait, fait par instant de subtiles touches et couches de couleurs intensément travaillées au pinceau ou au couteau, et en d’autres occasions par de larges envolées quelque peu lyriques où l’on sent l’affirmation et la puissance du mouvement du bras.
A présent nantis – au sens profond de ce terme tant cet échange avec Pierre Kieffer nous enrichit – de cet éventuel « mode d’emploi », dialoguons avec l’artiste en toute confiance, et en toute simplicité, toile après toile, œuvre après œuvre : il s’agit juste de confronter nos émotions.